Covid 19 : quand le virus fait parler du marché central de Tambacounda. Par Kadialy DIAKHITE

Le COVID-19 est un mal révélateur de secrets, un réactif qui met en évidence ce qui est plus ou moins maquillé

, ignoré, en sourdine. C’est aussi une alerte au pourrissement, à l’explosif.

Au demeurant, c’est aussi une chance qui offre des opportunités de réflexions profondes pouvant aboutir à des réformes structurelles, des changements de comportements et des choix de nouvelles dynamiques de progrès profitables à tous.

Ainsi, coronavirus opère une remise à jour d’un débat autour du marché central de Tambacounda. Ce débat est maintenant élargi publiquement à tout le monde, dans toutes les tribunes, suite aux actions vigoureuses de désengorgement entreprises par l’administration.

Cependant, pour être fructueux, ce débat devrait certainement s’intéresser d’abord à l’édifice du marché central lui-même. Son histoire, son évolution, son impact sur son environnement, sur les intérêts des acteurs qui gravitent autour et sur la vie des populations tambacoundoises. Tout cela pourrait aider à mieux énoncer le problème. Ce qui donnerait plus de chance d’aboutir sereinement à une ou des solutions durables et profitables à tous.

Le noyau du marché central de Tambacounda est à l’origine une infrastructure futuriste pour son époque. Elle a été réalisée en 1954, pendant les derniers moments de l’administration coloniale. L’architecture renvoie au style soudano-sahélien, à l’image du marché Sandaga de Dakar.

La construction de l’édifice en R+1 plaçait ainsi la petite ville dans l’air du modernisme en la dotant d’un marché dont l’espace est parfaitement organisé pour faciliter le travail et l’évolution des différents acteurs appelés à y opérer. L’infrastructure comporte suffisamment de commodités respectant les normes de mobilité, de sécurité, d’hygiène et environnementale.

Quand le Sénégal est devenu indépendant, l’édifice est versé dans le patrimoine de la ville, dans un but de gestion et d’exploitation économique et commerciale. Il est également classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour cette raison et pour d’autres, il doit être conservé et restauré autant que cela se peut, en tant que témoin de l’histoire, mais aussi pour sa solidité et sa fonctionnalité qui défient encore le temps et les mutations dans les modes de vie.

Il n’y a pas lieu de s’interroger sur le choix de ce quartier. A l’époque coloniale, la ville de Tambacounda était divisée entre les quartiers dits indigènes au sud et la partie naguère qualifiée de quartier européen au nord de la voie ferrée, devenu de nos jours le lieu d’hébergement des administrations et des logements de fonctionnaires et autres coopérants.

L’édifice R+1 a été construit dans une cuvette jouxtant des ruines de bâtiments commerciaux coloniaux. C’était dans un espace global qui faisait figure de centre des affaires du quartier où s’alignaient des bâtiments des commerces coloniaux. Ainsi, on peut citer Nosoco, Chavanel, Vézia, Maurel et frères, Cfao et d’autres par la suite comme Bata.

On trouvait à côté les familles commerçantes libano-syriennes des Boukaroum, avec leur célèbre épicerie, des Boutros et Paul Haddad spécialisés dans les pièces de rechange. D’autres commerces étaient plus en retrait vers la route nationale comme les Habib Chawaya employeurs du feu député Lamine Danfakha, dont la première fonction était agent commercial. Ensuite, il y’a les Michel Gabriel, Toubiya, Henri Velasco, pour ne citer que ceux-là. Tout autour, on remarque encore la présence de bâtiments coloniaux qui abritent la Poste (PTT à l’époque), le Tribunal Régional, les Impôts et Domaines et d’autres services.

L’édifice du marché est doté de très larges escaliers sur son flanc Ouest et d’une voie d’accès des véhicules à l’étage sur son flanc Est. Celle-ci permettait notamment aux camions ou aux remorques tractées de la mairie transportant les quartiers de viande en provenance des abattoirs, de les faire parvenir aux boucheries à l’étage, côté Ouest. Cette voie d’accès des véhicules comportait même des trottoirs pour d’éventuels piétons.

Au rez-de-chaussée, se trouvent des magasins et un grand espace central dédié également au commerce, tous reliés à l’étage par des escaliers internes. Mais cet espace au rez-de-chaussée était resté longtemps inoccupé au point qu’il a certainement été jugé rentable à l’époque de le louer à un promoteur de Night-club. Si cette boite de nuit a pu y tenir pendant des années, c’est que les conditions de salubrité, de sécurité, de nuisance sonore et d’impact environnemental de l’infrastructure du marché étaient encore convenables et dans les normes.

Sur le côté Ouest du marché, ainsi qu’en face, côté sud vers la Poste, il y’avait un large espace prédestiné certainement à un parking qui n’a pas été aménagé en conséquence. A l’Est, l’espace sur les ruines pouvait recevoir des magasins de commerce. Apparemment, l’installation sur ce dernier n’a pas été inspirée par la structure centrale. L’arrière du marché, longtemps en jachère, est finalement occupé de nos jours par le village artisanale. Ce dernier ne doit certainement pas être tout à son aise.

Le marché central de Tambacounda ouvrait tous les jours, le matin et fermait l’après-midi pour faire sa toilette. La relève était assurée dès lors par les petits marchés disséminés dans les quartiers au sud de la voie ferrée. Au fil du temps, le laisser-faire ayant pris le dessus, l’anarchie dans l’occupation de l’espace du marché et de son environnement s’est développée.

Le marché a commencé à fonctionner progressivement toute la journée, sans arrêt. Les véhicules chargés de la manutention des produits et marchandises, ainsi que du service d’entretien et de nettoiement n’ont plus accès à l’édifice, à plus forte raison à l’étage. Les bouchers ont pris l’habitude de verser leurs résidus par-dessus le balcon. Ce dépôt de résidus de boucherie a attiré une population de charognards de toutes sortes qui ont également pris leurs quartiers sur le flanc Ouest.


Les administrations et les populations voisines du marché envahies par le développement tentaculaire de celui-ci sont noyées dans l’insalubrité, les odeurs et la pollution sonore. Le quartier est désormais complètement défiguré et en proie à toutes les formes d’insécurité, et ceci jusque sur la route nationale no 1. Une route à très grande circulation sans barrières ni balises de sécurité. Cette situation n’était pas inconnue. Elle vient d’être davantage mise en évidence et remise à jour par le COVID-19.

Les responsabilités sont partagées entre les populations, les acteurs professionnels du commerce, les centres de décision des administrations et des élus locaux qui se sont succédés depuis la construction du marché. L’édifice lui-même est resté esseulé dans son environnement sans aménagements complémentaires pouvant le sécuriser dans sa fonctionnalité et dans une coexistence harmonieuse avec ses voisins.

Sous la poussée démographique de ces dernières décennies, le nombre des acteurs économiques et commerciaux a largement dépassé la capacité d’accueil du marché. Devant cette situation, l’Etat et la municipalité ont manqué de vision prospective. Aucun nouveau marché n’a été construit à la dimension de cette commune carrefour et à la mesure de la progression rapide de sa population.

La ville de Tambacounda est jusqu’à présent réduite à se suffire d’un legs colonial. Aucune nouvelle édification n’a été réalisée depuis l’indépendance du Sénégal. Par ailleurs, certains petits marchés des quartiers se sont rétrécis, d’autres ont disparu. Ceux qui résistent sont restés tristement rudimentaires et rustiques. La cité semble pourtant assoiffée d’ambitions.

De nos jours, la splendeur, la majesté, la valeur architecturale et artistique de l’édifice du marché central sont chahutées par les comportements désinvoltes de tous les acteurs. Le marché a perdu sa beauté et son charme. Il est méconnaissable. Il est même devenu invisible derrière ou sous les constructions anarchiques et les abris de fortune qui le rendent hideux. Cet édifice splendide et majestueux du marché central de Tambacounda connaît un sort auquel il n’était certainement pas destiné.

Au regard du plan de l’infrastructure et de son implantation, il est à supposer que les conditions favorables à sa pérennisation étaient prévues, mais n’ont pas connu de suite. Il y’a eu un déficit notoire de protection civile, de santé publique, de sécurité publique, entre autres. Il y’a eu également un déficit d’information et de sensibilisation des usagers et des exploitants.

Les gestionnaires, les administrateurs et les centres de décision ont également été en manque de formation, de préparation, d’encadrement, de conseils et de planification appropriés. Le marché en souffre, l’environnement est sérieusement affecté et infesté, l’urbanisation et l’assainissement en pâtissent.

Il est incontestable qu’en l’état actuel, le marché central a fait des heureux. Les activités se multiplient et font prospérer des commerçants et marchands de toutes catégories. Les recettes municipales et fiscales en profitent d’une manière ou d’une autre. Malgré tout, il y’a une réelle souffrance partagée. Il a fallu l’avènement du COVID-19 pour mettre chacun et tous devant un problème auquel il faut trouver une solution concertée, sans passion et sans approche biaisée.

Le COVID-19 arrive à la fois comme un bon prétexte pour apporter des correctifs et un contrepoids plus efficace contre les fortes pressions que pourraient faire exercer les différents protagonistes pour soutenir et défendre le statuquo, allant dans le sens de leurs intérêts propres et immédiats. Des opérateurs individuels et des groupes puissants et influents ne manquent pas. En de pareilles circonstances, ceux-ci ont tendance à ne pas percevoir dans l’accouchement douloureux, l’avènement de solutions durables et profitables à tous.

Beaucoup de secteurs, comme les marchés au Sénégal, semblent avoir fait le pari de profiter du coronavirus pour mettre enfin de l’ordre dans leurs structures, leurs modes de fonctionnement et leurs perspectives. La tendance serait désormais favorable à des marchés enfin modernes, non tentaculaires et maitrisés dans des espaces contrôlables, à la dimension des communes et/ou des quartiers. Des marchés dotés de toutes les commodités et pouvant être fermés et ouverts à souhait, pour des raisons de fonctionnalité, de sécurité et de salubrité mis en évidence par le COVID-19.

Kadialy DIAKHITE
ActuPrime – La primeur et la valeur de l’information – Sénégal

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