Centrale à charbon : Bargny ne veut pas de cette « bombe écologique »

Industries polluantes

Aujourd’hui, le monde est à l’heure de la Conférence de Paris sur le climat (Cop21). Le Sénégal, relativement, fait moins que les Européens, en termes d’émission de Gaz à effet de serre (GES), de manière absolue. Et si on prend la référence du Sénégal en 2015, on a presque augmenté de près de 30 % les émissions de GES, a affirmé Daouda Guèye, un des coordonnateurs du Collectif formé par des populations de Bargny, une localité de la région de Dakar. Spécialiste des questions qui portent sur l’industrie chimique, il en veut pour preuve qu’« aujourd’hui, les références, c’est 2005, 2025 et 2030. On veut à l’horizon 2030 diminuer à plus de 70 % les émissions de GES, d’où la Cop 21. Surtout qu’on dit que le monde est en train de connaitre un réchauffement climatique de 2 °C ».

Dans un entretien accordé à Seneweb, sur l’impulsion de l’ONG Lumière Synergie pour le développement (LSD), M. Guèye dit « ne pas comprendre que le Sénégal veuille construire une centrale à charbon de 150 mégawatts (mW) à Bargny, une de 300 mW à Kayar et une de 75 mW à Mboro. Cela montre que nous, nous allons augmenter de plus de 30 % nos émissions. J’ai lu la contribution du Sénégal, mais l’État n’ose pas le reconnaitre. Aujourd’hui, la contribution de la Côte d’Ivoire est à 0 % de charbon. Mais, le Sénégal, dans ce cadre, sera très gêné, au niveau de Paris de dire quel est notre politique de réduction de GES. Parce qu’on ne peut pas vouloir, à la fois réduire et augmenter les émissions de GES en utilisant le charbon. Mais, malheureusement, c’est ce qui va se passer. On sera très gêné », prédit-il.

Le Sénégal veut augmenter ses émissions de gaz à effet de serre de 30 %

Un des coordonnateurs dudit collectif, par ailleurs spécialiste des questions qui portent sur l’industrie chimique, lui, ne passe pas par quatre chemins pour légitimer le rejet de ce projet. Comme pour la grande partie de la population, il pense que les bailleurs de fonds, comme la Bad (Banque africaine de développement), ont été bernés concernant ce projet. « Les partenaires qui ont soutenu ce projet ont mis leurs billes dans cette centrale à charbon, soit en foulant au pied les règles édictées soit, parce que flouées par les initiateurs de ce projet. Le collectif, qui n’entend pas baisser les bras, a décidé de s’y opposer farouchement. On est en train de léser les populations et de fouler au pied les règles de l’environnement pour installer une centrale à charbon qui n’est pas dans son milieu. On dit que le charbon coûte moins cher, moi je suis d’un avis contraire. À l’heure où la découverte du pétrole et du gaz a été faite, on ne trouve pas l’opportunité d’avoir du charbon. Le charbon est le combustible fossile le plus dangereux au monde. Et je veux parler du système de refroidissement. Parce qu’en dehors de l’eau qui est consommée, il y a aussi le refroidissement. C’est un système de condensation », a-t-il confié, avant d’expliquer : « Si tu crées la chaleur, celle-ci ne peut pas disparaitre. Il faut la rapporter quelque part. Cette chaleur latente est captée par l’eau de mer et va être reversée dans la mer ».

La centrale va aspirer à Bargny un débit de 15 000 m3/heure

Pour preuve, dit-il, la centrale va capter à Bargny un débit de 15 000 m3/heure. Ce qui va engendrer du courant. Le système de courant marin va connaitre une perturbation à l’expiration. Alors que les poissons doivent être dans un monde d’équilibre. À l’expiration, les alvins, les petits poissons, vont être aspirés par le système. Ils vont mourir. Maintenant, l’eau qui va entrer dans le système de production capte la chaleur pour le reverser dans la mer. Il y aura une augmentation de 10 à 15° par rapport à la température normale de l’eau. Cette perturbation va créer une non-vie et fera tel que les poissons ne pourront plus vivre dans la zone. Ce qui revient encore à appauvrir davantage les populations de Bargny parce qu’il n’y aura plus de poisson dans la zone. Et même s’il y en a, ça deviendrait dangereux de le consommer. Parce que le mercure qui est dans le système va être consommé par les poissons. Et ces poissons-là seront dangereux pour tous ceux qui vont le consommer. Pour la simple raison que le mercure est un élément extrêmement nocif qui agit sur le cerveau, sur la respiration, les poumons, entre autres », a-t-il indiqué.

Si on est affecté par les effets nocifs de la centrale et de Sococim Industries, dit-il, l’air à Bargny sera invivable. Et puis, il est connu qu’on veut réduire la pauvreté dans le Sénégal, actuellement tout ce qui est en train d’être fait constitue une forme d’augmentation de la pauvreté », dit-il.

« Il y aura Plus de cancers, plus de maladies pulmonaires »

M. Guèye de renseigner : « On leur a demandé de réduire la quantité d’azote qui sera produite par la Centrale, mais là aussi, c’est près de 7 milliards de F CFA de budget supplémentaire. Ils ne vont pas le faire ». Pour lui, « les émissions, c’est, avant tout, le Co2, le dioxyde de carbone. La centrale va émettre près d’un million de tonnes de Co2 par an. L’État a été trompé par la Cse (la Compagnie d’Électricité du Sénégal) et la Senelec. C’est pourquoi on parle de centrale de Sindou. Ils ont trompé la Deec (Direction de l’environnement et des établissements classés). La Deec devait venir sur place, mais cela n’a pas été fait. L’État a lui aussi une grande responsabilité. Et ils sont gênés ».

« Maintenant, les dioxydes d’azote, les dioxydes de carbones, le mercure agissent tous sur la santé des populations. Il y aura donc plus de cancers, plus de maladies pulmonaires et plus de maladies du cerveau. Aujourd’hui, la cimenterie Sococim utilise le charbon aussi. La cimenterie est aussi dans le système de production du clinker. Lequel a tout ce qu’il y a de soufre, d’azote, de monoxyde de carbone. Le monoxyde d’azote est le plus dangereux pour la santé. En plus, les projets de l’État à Bargny tendent à mener la localité dans des pires situations », indique-t-il.

En guise d’exemple, il cite le Port minéralier de Bargny qui est en chantier. « Cette infrastructure est en train de décanter tout ce qui est pollution de Dakar pour l’amener à Bargny. Parce que, c’est le soufre, le clinker, l’attapulgite et le charbon qui étaient tous des produits chimiques au Port de Dakar (Pad) vont être transférés à Bargny. Cela fera que d’ici quelque temps on ne pourra plus vivre à Bargny. Ce que nous ne cessons de dire, c’est que cette centrale à charbon extrêmement polluante produira plus de 400 000 tonnes de cendres, par an. 400 000 t de cendres, c’est des montagnes. Ils ont dit dans les études qu’ils vont remettre les cendres à la Sococim qui va l’utiliser dans le cadre de sa production. Mais des enquêtes ont été faites. Et ce n’est pas vrai. La Sococim s’est désengagée. Donc, jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont pas dit comment faire pour gérer ces cendres. Lors du filtrage qui est un système électrostatique, les éléments nocifs sont captés et mis dans les cendres. Mais ces cendres-là doivent être bien gérées. Malheureusement, cela n’a pas été respecté. Jusqu’à aujourd’hui, ils n’ont pas dit ce qu’ils vont faire de ces cendres. Bargny sera une zone qui ne sera plus sûre à traverser ».

L’Aibd et le Pôle urbain de Diamniadio en danger

« La centrale va émettre des dioxydes de carbone et de l’azote, mais là bas aussi, il y aura du mercure, du sélénium et tous les produits qui sont tellement dangereux, le vent va les emporter. Il va y avoir la pluie, donc l’infiltration. L’eau va être complètement chargée. Ces dioxydes de carbone et dioxydes d’azote traversent des milliers de kilomètres. Cela veut dire que l’Aéroport international de Diass et le Pôle urbain de Diamniadio seront impactés. Parce que les oxydes d’azote, les oxydes de soufre, avec l’air sous forme de gouttelettes en suspension, vont créer des nuages. Mais, aujourd’hui, les avions pour prendre leur envol ou pour atterrir vont passer par Bargny. Et là, je vous assure qu’il va y avoir des impacts », dit-il.

Cheikh Fadel Wade, président de l’Association « solidarité ci sutura », est lui aussi du même avis. Un des coordonnateurs dudit collectif, il dit être contre le projet de la centrale à charbon de Bargny en chantier se trouvant à moins de 1500 m de la cimenterie « ’Sococim Industries »’. « Bargny sera entre deux établissements classés », a dit M. Wade qui légitime son refus de cautionner la construction de la centrale à Bargny par des craintes de voir une série de dégâts liés à l’environnement et à la santé en découler.

« Nous sommes tous contre le projet dans la localité. On veut leur faire comprendre que le projet ne peut pas être là où ils veulent le mettre. C’est pourquoi toute la communauté est contre. Non seulement les centrales à charbon n’emploient pas beaucoup de personnes, mais les malheurs que cela va causer seront plus importants que les avantages. On est ouvert au dialogue, mais malheureusement, il n’y a personne qui peut défendre ce projet. On a échangé avec toutes les autorités du pays, sauf une : le président de la République, Macky Sall. On a tenté de joindre l’actuel Premier ministre, le président de l’Assemblée nationale, mais en vain. On avait aussi écrit aux deux groupes parlementaires. Là aussi, on n’a pas eu des réponses », regrette F. Wade.

« Bargny, une des 5 zones les plus vulnérables au changement climatique »

« C’est comme si on cachait quelque chose. Franchement, on a écrit à toutes les autorités du pays. Ce que nous craignons vraiment, c’est un problème de santé publique. Nous allons écrire au ministre de la Santé pour l’alerter. Nous ne voulons vraiment pas de ce projet. Nous voulons à la place du charbon qu’ils mettent du solaire. Le Pana (Plan national d’action pour l’adaptation) place Bargny parmi les 5 zones les plus vulnérables au changement climatique. Nous demandons aux autorités de mettre des énergies renouvelables à la place du charbon. Actuellement, sur la petite côte, c’est tout le littoral qui est endommagé par l’érosion côtière. Un peu à l’ouest, il y a la Sococim Industries qui nous a privés de plus de 241 ha. La mer avance, donc Bargny devrait s’agrandir de l’autre côté. Mais avec le Pse, le Pôle urbain de Diamniadio, Macky a fait la même chose qu’Abdoulaye Wade. Il nous a pris tout le reste. C’est comme si Bargny ne fait pas partie de l’émergence dont on parle. Bargny sera comme une cuvette. Car, sur la position géographique, il y a la Sococim à l’est?; les deux centrales à charbon?; au sud, il y a la mer qui avance et au nord il y a le Pse qui nous bloque. On nous a pris toutes nos terres. On se trouve à l’intérieur. Donc, l’avenir de Bargny est hypothéqué. On dirait qu’on veut effacer Bargny de la carte. C’est comme s’ils veulent que Bargny demeure une ville invivable?! », peste M. Wade.

Présidente des femmes transformatrices de Khelcom, un site de Bargny, Fatou Samba a, pour sa part, relevé un paradoxe de taille : « Nous trouvons que l’installation de cette centrale va nous causer beaucoup de problèmes. Parce que la centrale est juste sur le site de la transformation. Nous savons bien que les deux activités ne peuvent pas cohabiter. Parce que la transformation des produits halieutiques et le gaz toxique ne font pas bon ménage. Donc nous, les femmes transformatrices, craignons pour notre devenir. Bargny, c’est une ville de pêcheurs. Donc, ce sont les hommes qui vont à la pêche, mais nous, les femmes, transformons les produits. C’est cela notre gagne-pain. Nos dépenses quotidiennes viennent de ce site. Il y a ainsi l’aspect économique qui est menacé, sans parler de la santé des populations ».

« Nous sommes plus de 1 000 femmes sur le site. Nous travaillons quotidiennement. Nous cessons juste de travailler pendant la saison hivernale. À cause de la pluie. L’État doit savoir qu’il est le garant de tous nos problèmes sociaux et économiques. La centrale est dans Bargny. Nous savons très bien qu’une centrale, avec les risques, ne peut pas s’installer dans une ville. Les études d’impact qu’on leur a présenté sont fausses », dit la conseillère municipale qui précise que « la Banque mondiale a financé un récif à hauteur de 200 millions pour faire revivre les poissons, là où ils ont l’habitude d’être. Il est à 5 ou 4 kilomètres de la plage. Nous trouvons contradictoire que la Banque mondiale finance ce projet de régénération des ressources halieutiques, au moment où la Bad finance le projet d’une centrale à charbon ».

Auteur: Youssoupha MINE – Seneweb.com

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