Une année trouble. Par Momar Seyni Ndiaye

La contestation du procès Karim Wade et de ce que l’opposition considère comme des dérives politiques du pouvoir, ont généré une confrontation constante entre le pouvoir et le PDS

Avant de partir pour les vacances 2015, la classe politique a connu une année particulièrement chargée. Les remous politiques ont été partout perceptibles. Un climat social périodiquement tendu. Au sein de la majorité présidentielle, où les relations entre les membres de la coalition Benno Bokk Yakaar ont été tellement heurtées qu’elles ont frôlé l’éclatement.

La fraction de la gauche membre de la coalition (excepté AJ) n’a eu de cesse de décocher des flèches assassines à l’endroit du Président Sall. Elle juge ses résultats économiques et sociaux insuffisants, ses promesses de rupture non tenues. La LD d’abord, le PIT ensuite et plus récemment Yonu Askaan Wi ont fustigé les alliés apéristes sans ménagement, les accusant d’inefficience et de boulimie politique.

La réplique des partisans du Président a au moins égalé les grivoiseries des alliés. C’est sans doute avec le PS que les rapports ont été plus difficiles.

En toile de fond de ces scènes de ménage, le blocage par l’État de l’emprunt obligataire municipal engagé par le maire de Dakar Khalifa Sall. Redoutable arme aux mains des Socialistes, l’édile de la capitale est sans doute une figure de proue du PS, grand vainqueur des élections municipales et départementales de juin 2013, et candidat non encore déclaré aux prochaines présidentielles.

Mais à chaque fois que la tension est montée dans la coalition, le Président Sall a su tempérer ses alliés révoltés, souvent par des artifices, un séminaire ou l’octroi de postes de PCA. Parfois aussi par des rencontres discrètes (avec Mamadou Ndoye de la LD), par calmer des ardeurs, et maintenir le fragile édifice de Benno.

Ces jacqueries répétitives et intempestives n’ont même pas épargné le camp présidentiel. Le mouvement «Macky 2012» choqué par les aubaines offertes aux transhumants, s’est fait le devoir de rappeler au Président son devoir de mémoire. Et sa part dans les libéralités présidentielles faites aux déménageurs compulsifs et autres «régimistes» de tout acabit. Sur fond de forte contestation syndicale, de soubresauts politiques de magnitude variable, le pouvoir a montré des signes assouplissement et, bien des fois, d’impuissance.

Des maladresses administratives doublées d’une communication asymétrique (révélée par le Président lui-même), ont révélé une certaine frilosité, conséquence de réactions épidermiques, notamment sur le projet d’envoi des 2000 Diambars en Arabie Saoudite. L’autoritarisme du Président, pour faire cesser les débats, a, en effet, révélé une autre facette du chef de l’État, d’habitude plus serein en pareille circonstance.

Mais à n’en point douter, le procès de Karim Wade et la condamnation de l’ancien ministre, constituent probablement les points saillants d’une actualité à rebondissements. Certes, la cascade de procès que nous promettait la CREI a fait long feu. De la longue liste de présumés coupables d’enrichissement illicite (hormis Karim Wade) seul l’ancien du directeur du Cadastre, Tahibou Ndiaye, est détenu et entendu. Les autres, près d’une trentaine, selon toute vraisemblance, vaquent tranquillement à leurs occupations.

Certains défient même le pouvoir et s’activent de manière soutenue dans les manifestations du FDPR ou autres cadres d’actions politiques. Nombre d’entre eux et non des moindres ont tout simplement décidé de changer de pelage pour rejoindre les rangs de la majorité présidentielle. Ils espèrent ainsi échapper à la justice par la protection du pouvoir.

Au-delà du délitement moral que constitue la transhumance, et de cette sélectivité judiciaire, l’indépendance de la justice devient sujette à caution. La condamnation de Karim Wade apparaît comme un acharnement politique contre un adversaire, sans envergure, devenu par la force des choses, populaire. En effet, les faits et les actes qui l’ont ponctuée, laissent croire que les consignes politiques ont subverti la conscience des juges. L’analyse de toutes les péripéties judiciaires de la réactivation de la CREI, en passant par l’instruction jusqu’à l’arrêt de la Cour d’Appel, prouve à suffisance une volonté de focalisation subjective sur la personne sur Karim Wade.

Il n’est pas étonnant que l’actualité politique ait pour l’essentiel tourné autour de ce procès marathon dont l’issue d’ailleurs, ne faisait aucun doute. Comme un effet d’entrainement, la contestation du procès tout le long de son processus et aussi de ce que l’opposition considère comme des dérives politiques du pouvoir, ont généré une confrontation constante entre le pouvoir et le PDS et ses alliés.

La violence policière, les dérives anti-démocratiques ont succédé aux diatribes verbales et autres dérapages oratoires, intolérables en démocratie civilisée. Le Président Sall en a particulièrement fait les frais. Il a directement subi le courroux dégradant de Me Wade, repris en écho par l’avocat ancien ministre, Amadou Sall, Mamadou Massaly (sentinelle politique et ancien patron des jeunesses libérales) et Bara Gaye. Le relais de cette virulence langagière a été assuré par les jeunes de l’UJTL, tout en bravant les interdits administratifs que les préfets, actionnés par leur hiérarchie, ont démultiplié.

Le bras de fer entre les anciens frères du PDS a donné une tonalité de guerre fratricide à la confrontation. Un air d’amers ressentiments, sur fond de règlement de comptes, tous les ingrédients sont réunis pour raviver les rancœurs des douze ans de pouvoir Wade. Et pourtant, que de tentatives échouées de rabibocher les frères ennemis !

La stratégie de Wade consistant à échanger la libération de Karim Wade avec la pacification sociale et politique (recomposition de la famille libérale), n’a pas été fructueuse. Cette tentative de troc honteux entre la nébuleuse affaire Pétrotim mettant en cause le frère du Président Aliou Sall et une probable libération de Karim était tout simplement odieuse. Elle a soulevé l’ire de tous les Sénégalais, heurtés par cette forme de subornation aux antipodes de la morale politique.

L’échec de ce deal politicien et immoral a sans doute accentué la frustration du PDS et l’exaspération de son chef imaginant toutes sortes de stratagèmes pour chauffer le climat social. L’ambition du vieux chef est, et demeure, de gêner le déploiement présidentiel et du gouvernement en place. Il a tenté tant mal que bien, de mettre du sable dans la machine présidentielle en quête de notoriété à travers les conseils ministériels délocalisés et les inaugurations de projets.

En dépit de ses excès verbaux, le mérite du PDS a été d’animer la démocratie en jouant à fond la fonction tribunicienne. Avec le risque d’en faire amèrement les frais en subissant les violences policières, les emprisonnements ciblés et les débauchages politiques. Cette posture de victime a paradoxalement soudé quelque peu les rangs d’un parti, affaibli par la perte et presque en déliquescence. La maladresse du pouvoir a ragaillardi ses principaux adversaires et donné un impensable crédit à une candidature de Karim Wade, en dépit de son statut carcéral.

Il ne fait aucun doute que le PDS s’accrochera à Karim comme à une bouée de sauvetage. L’épisode Modou Diagne Fada, président de son groupe parlementaire, tenté de récupérer une situation de désordre, pour prendre les rênes du parti, apparaît comme un épiphénomène. Wade reste fort à la commande, comme un vieux timonier donneur d’ordres qu’il a du mal à faire exécuter.

Le Président Sall jouit donc de ses vacances (au Sénégal) avec un sentiment mitigé d’avoir globalement tenu face aux coups de boutoir de l’opposition et de sa propre majorité. Il est attendu sur la mise en œuvre d’un PSE crédible, comme une vision à court, moyen et long terme. Mais le temps lui fera cruellement défaut, pour un horizon si proche.

Les 3000 milliards promis avec redondance, au titre des conseils des ministres délocalisés apparaissent comme mirifiques et n’entraînent pas un énorme espoir. Les signes avant-coureurs d’une croissance inclusive qui tarde à poindre. Sa stratégie de reconquête de l’opinion attentive à ses projets, mais dubitatifs sur leurs réalisations et leurs effets dans le panier de la ménagère et l’emploi, a été quelque peu chahutée par le scandaleux épisode du jet de pierres à l’UCAD. L’unanime condamnation de ce geste déplacé doit certainement le rassurer et le consoler en attendant qu’il éclaire les Sénégalais sur ses intentions politiques pour les prochains mois.

Assurément, l’année 2015 se présente, pour la classe politique et le Président Sall, comme une sorte de rite d’étape avant cette fatidique 2016 où tout devra se jouer. Ou presque.

mndiaye@seneplus.com

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