Dakar : La capitale du Sénégal étouffe à cause des embouteillages mortels

Les embouteillages à Dakar
Image d'illustration

Combien de milliards perd le Sénégal chaque année, à cause des embouteillages ?

Combien de malades, de victimes d’accident tombent sur les routes, tous les jours, en cours d’évacuation, à cause des embouteillages ? Que d’incertitudes ! Mais une chose est sûre : de Dakar à Rufisque, en passant par Pikine, Guédiawaye et Parcelles, rouler sur les routes de la capitale relève d’un véritable parcours du combattant.

Rufisque se réveille petit à petit. En cette matinée de lundi, les commerces ne sont pas encore totalement ouverts dans le centre-ville. Seuls quelques vendeurs à la sauvette garnissent les artères. Le ventre de la vieille ville commence à grouiller de monde. Marchands, élèves et voyageurs disputent la chaussée aux véhicules. Nous sommes au rond-point Sonadis, un point culminant de rencontres de piétons et de véhicules. Chaque matin, c’est des milliers d’individus, tirés de leur sommeil profond, qui convergent vers ce carrefour abritant en même temps l’un des plus grands marchés de la région. C’est à quelques jets de la mairie de Rufisque.

Au fur et à mesure, les populations se lèvent. Transformant, en un laps de temps, le cœur de la ville en une véritable fourmilière. A perte de vue, s’alignent les véhicules, toutes marques confondues. Ici, ça ne roule presque pas. Sur environ un kilomètre, les automobilistes sont obligés de lever le pied sur l’accélérateur. Rufisque, pour le voyageur, c’est comme l’enfer. ‘’C’est infernal !’’, s’exclame Alassane Ndiaye en provenance de Bargny. Au volant de son rutilant 4X4 noir, le quarantenaire, la voix rauque, s’insurge contre les multiples arrêts sur la chaussée. ‘’Je pense que le problème principal, à Rufisque, ce sont les stationnements anarchiques. Chacun s’arrête là où il veut. C’est ce qui est à l’origine de ces embouteillages monstres’’, grogne-t-il sous les ronronnements d’une file interminable de véhicules. Pendant ce temps, les piétons vaquent tranquillement à leurs occupations. Bientôt, l’automobiliste va dépasser le principal point d’achoppement, aux confluents entre les routes de Sangalkam et la nationale 1. ‘’Cet axe, c’est comme ‘diégui siratt’, se plaint toujours Alassane. ‘’Sur une distance qui devait prendre normalement 3 à 5 minutes, nous mettons 30 à 40 minutes’’, continue-t-il de se lamenter. Ce qui constitue une perte de temps inestimable.

Sur la route, la tension est permanente. Les heurts récurrents. ‘’Ndiaga Ndiaye’’, bus et taxis se disputent la clientèle à longueur de journée. Il y a, par-ci, des apprentis, tenues déguenillées, se ruant sur chaque nouvel arrivant. Par-là, à l’arrêt, juste après l’intersection, des bus Tata de différentes lignes prennent leur temps pour faire le plein. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la fluidité de la circulation. ‘’C’est stressant !’’, soutient Alassane, la main posée sur le volant. Il ajoute : ‘’C’est vraiment très difficile. On perd du temps, on perd de l’argent, on perd même l’amour de nos enfants. Car, tout le temps sur la route, ils ne nous voient presque jamais’’.

‘’Tout le temps sur la route, nos enfants ne nous voient presque jamais’’

Un véritable souci pour les familles, les amis, les entreprises et donc pour l’économie. Mais ceci semble être le cadet des préoccupations à la Direction des transports. Des téléphones qui sonnent dans le vide, des Sms qui restent sans réponse. Ces autorités semblent jeter les armes dans le combat contre les bouchons. Une bataille qui ne semble plus les intéresser. Fatalisme, incompétence ou manque d’audace ? On ne saurait le dire.

Pourtant, l’espoir était né, avec l’autoroute à péage. Certes, la situation s’est améliorée, selon les témoignages même des automobilistes. Mais force est de constater que le gros ventre n’a pas donné des jumeaux, mais un prématuré. Autrement dit, la montagne a accouché d’une souris. Malgré cette autoroute construite à coups de milliards, la galère continue, y compris sur cette belle infrastructure. Poste Thiaroye, c’est le tendon d’Achille de cette ‘’route de Eiffage’’.

20 h 17, sur le chemin du retour, l’attente pour traverser le péage perdure. Le receveur de ce bus de la ligne 57 crache sa colère : ‘’On paie beaucoup pour un service loin d’être des meilleurs. Il nous arrive de perdre une heure, rien que sur cette sortie. D’ici au service des postes, on roule au ralenti. C’est inadmissible. Nos autorités doivent prendre des mesures pour obliger les gérants à améliorer le service.’’ Il en est de même à la sortie de Cambérène, pour ceux qui doivent se rendre dans la cité religieuse et environ, renseigne-t-il, non sans préciser que quelles que soient les difficultés, c’est mieux que de prendre la nationale où la circulation est impossible.

L’autoroute à péage, la désillusion

Pour les milliers de Rufisquois obligés de se rendre à Dakar chaque matin, l’enfer, c’est tous les jours. Issakha Diop, teint noir, 37 lunes, raconte son train-train quotidien. ‘’Chaque jour, je me lève à 6 h. Je fais ma préparation et j’arrive ici (au garage des taxis de Sonadis) vers 7 h. Aujourd’hui, je suis un peu en retard. Je suis arrivé ici vers 7 h 15. Et jusqu’à présent je peine à trouver une voiture’’. Il est 7 h passées de 30 mn. Pourtant, les taxis sont sur place. Mais ils refusent catégoriquement de se rendre à la place de l’Indépendance. Prétexte : les embouteillages monstres sur l’axe Patte d’Oie – Colobane – centre-ville.

Mbaye Sène, taximan depuis 1976, est sagement assis dans sa voiture, attendant son tour. Un client arrive et lui demande de l’emmener au Tribunal de grande instance de Dakar. Il propose 5 000 F Cfa. Le vieux fixe la barre à 8 000. A prendre ou à laisser. Marché non conclu. Le client, après maintes tentatives de marchandage, rebrousse chemin. ‘’Pourquoi ne l’avez-vous pas pris’’, demande-t-on au chauffeur. ‘’C’est parce que le prix est insuffisant. A cette heure, si je vais à Dakar, j’en ai pour, au minimum, deux heures trente minutes, parfois même trois heures. Cela nous coûte du temps et beaucoup de carburant. C’est pourquoi la plupart des chauffeurs ne veulent pas se rendre à cette destination, quand il y a des pics d’embouteillage’’. Le vieux évalue ainsi les pertes entre Dakar et Rufisque à 1 heure, voire 2 heures, selon les périodes de la journée et du mois.

300 heures perdues chaque année dans les embouteillages

Si l’on se fie à son chiffre, un automobiliste perd en moyenne plus de 300 heures chaque année. Pour les transporteurs qui font plusieurs va-et-vient, il faut multiplier ce chiffre par quatre, voire cinq l’année. C’est selon le nombre d’allers-retours qu’ils font par jour. Ce qui pousse M. Sène à plaider pour une hausse du prix du transport. Il devrait passer de 1 200 à 1 500 F Cfa, selon lui. Soit de 4 800 à 6 000 F Cfa au total. Les chauffeurs l’ont tentée, mais se sont heurtés à un refus catégorique des régulateurs.

Nostalgique, Mbaye Sène se remémore le bon vieux temps. ‘’Il n’y avait ni embouteillage, encore moins autant de véhicules. Moi, j’avais à l’époque une R12. On gagnait plus. On consommait moins. Maintenant, les tarifs sont certes plus élevés, mais on consomme tout ce qu’on gagne dans le carburant. Aussi, la vie est beaucoup plus chère. C’était un très bon temps’’, renseigne-t-il, un brin amer. Ce temps semble bien révolu.

Maintenant, pour le taximan ainsi que pour le banlieusard, les souffrances commencent à 6 h, quand, par milliers, ils sont obligés d’abandonner leur lit, prenant d’assaut garages et autres arrêts de minibus pour se rendre à leurs lieux de travail respectifs. Alors, les chauffeurs deviennent rois. Aux clients, ils imposent leur diktat. Comme des tyrans face à leur peuple. Ce lundi-là, comme s’ils se sont passé le mot, ils préfèrent, à l’instar de Mbaye Sène, desservir Liberté 6, Patte d’Oie et autres, boycottant le centre-ville de la capitale. Au grand désarroi de la majorité des clients dont l’amertume se lit sur les visages. Debout près d’un véhicule de marque Carina, Mamadou Seck, teint noir, la mine grave, les yeux hagards. Avec Issakha, il partage la même routine, le même itinéraire, le même supplice. Tous les jours ! Lui n’arrive pas à digérer l’attitude des chauffeurs. Il peste, avec plein de rage : ‘’C’est vraiment inacceptable. Nous sommes dans un pays de m… Comment des taximen qui, chaque jour, nous acheminaient à notre lieu de travail, peuvent se permettre de le refuser, sous le seul prétexte qu’il y a des embouteillages ? Ces gens sont vraiment ingrats. Tout ce qui les intéresse, c’est l’argent’’. Malgré ses vociférations, les ‘’indélicats’’ campent sur leurs positions.

Le temps passe. Mamadou, comme ses voisins d’infortune, n’a toujours pas de véhicule. Sur place, l’horloge affiche 7 h 35 mn. Le bonhomme devait se pointer à son lieu de travail à 8 h au plus tard. Mais compte tenu des circonstances, ce n’est plus possible, regrette-t-il, bouillant de rage.

Fatigués d’attendre, certains décident de quitter le garage et tenter leur chance au niveau des arrêts. Dans sa chemise bleu-ciel assorti d’un pantalon de couleur noire, Babacar Samb déclare, stoïque : ‘’C’est très navrant cette situation, mais que peut-on y faire ? Personne ne peut les obliger à se rendre à Dakar par la force. Là, je vais essayer d’attendre à l’arrêt. Peut-être, j’aurai plus de chance. Soit en taxi soit avec les particuliers qui vont au travail comme moi.’’

Désemparés, ces passagers ne savent plus à quel saint se vouer. Du côté des chauffeurs, on essaie de trouver une parade, pour mieux profiter de la misère des voyageurs. Certains décident de sectionner le trajet. Ils s’arrêtent à Colobane et non plus à la place de l’Indépendance. N’ayant pas le choix, Issakha, après avoir vainement attendu, se plie à la volonté des conducteurs. Il pestifère : ‘’On n’a pas le choix. Je suis obligé de prendre un taxi pour Colobane. De là, je vais devoir payer encore pour me rendre à la place de l’Indépendance où se situe notre entreprise. Cela crée effectivement un coût supplémentaire, mais on est obligé.’’

Pendant ce temps, le soleil continue de darder ses rayons sur la vieille cité. Et le branle-bas persiste. Par dizaines, des voyageurs restent parqués dans ce garage. Un cahier à la main, le ‘’coxeur’’ (régulateur) tente de décanter la situation, mais en vain. Il explique : ‘’Du lundi au vendredi, on est confronté à ce genre de problème. C’est encore plus important à la fin du mois, mais aussi en début de semaine. Cela frustre les voyageurs et il faut les comprendre. Ce que font les chauffeurs n’est pas normal. Mais nous n’avons aucun moyen de contrainte sur eux. Il nous arrive de vouloir leur imposer une destination, mais cela occasionne des tensions. C’est très compliqué.’’ Quand, par extraordinaire, un taximan brise l’entente tacite et se résout à aller à Dakar, c’est la ruée des clients. Chacun essayant de se précipiter pour limiter les dégâts de son retard presque assuré.

Le calvaire des travailleurs devant se rendre à la place de l’Indépendance

Dans ce garage, comme dans la jungle, les plus forts oppriment les faibles. Ce qui n’est pas sans conséquence. En effet, souligne le régulateur, cette insensibilité des transporteurs fait perdre au garage certains de ses clients. N’en pouvant plus de supporter ces aléas, ils ont fini de déserter les lieux. Préférant se rabattre sur d’autres points de départ. Il n’empêche, ce garage constitue toujours l’un des plus grands au niveau de la ville de Rufisque. ‘’Tous les jours, renseigne M. Fall, nous faisons convoyer au minimum 600 voyageurs. Cela fait 150 voyages à raison de 4 passagers par taxi. Ces chiffres concernent uniquement la tranche horaire allant de 7 h à 13 h’’.Ce qui équivaut à un chiffre d’affaires journalier de 720 000 F Cfa. Pour le mois, cela génère 21 600 000 F Cfa. Soit 259 200 000 F Cfa comme chiffre d’affaires annuel. Si les velléités d’augmenter les tarifs ne manquent pas, Ameth Fall se veut le garant de la stabilité des prix. Il y va, selon lui, de l’image de la place.

Face au sectionnement des trajets, certains, pour diverses raisons, se rabattent sur les ‘’Ndiaga Ndiaye’’ et les Tata. Pour Issakha, il est hors de question de prendre les bus, encore moins les ‘’Ndiaga Ndiaye’’. Il donne ses raisons : ‘’D’abord, avec ces moyens de transport, le retard est assuré. Et dans le privé, c’est intolérable. Ensuite, je ne m’imagine pas debout pendant des heures dans ces bus. Avec les taxis, au moins, il y a le confort et comme ils prennent l’autoroute à péage, c’est plus rapide, malgré les difficultés’’, témoigne-t-il avant de s’engouffrer dans une voiture pour Colobane.

A quelques dizaines de kilomètres, au rond-point Liberté 6, c’est la même galère. Ibou Laye, taximan, habite les Parcelles-Assainies. Le matin, rapporte-t-il, il reste à l’intérieur même de son quartier. ‘’Pour rien au monde, précise le jeune conducteur, je me rends à Dakar. Les clients ne paient que 3 000 F Cfa, alors que ça me prend trois heures. Je préfère donc rester aux Parcelles. Parfois, je prends des clients qui vont à Ouakam, à Ngor ou aux Almadies’’.

Mor Amar : enqueteplus.com
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