Le mauvais service de Latif à Macky

Nous avons lu le livre d’Abdoul Latif Coulibaly « Le Sénégal sous-Macky ….. », comme d’ailleurs nous avions lu ses ouvrages précédents. Ce livre a suscité en nous un autre intérêt car ce n’est pas le journaliste d’investigation qui a écrit mais quelqu’un qui se veut homme d’Etat ou pour être plus précis quelqu’un qui se trouve au cœur de l’Etat. Bien sûr, Latif défend et enjolive une politique, malgré sa volonté d’objectivité. On ne peut lui opposer une dose de subjectivité et refuser de lire le livre. Tout en respectant le choix de ceux qui ont refusé cette lecture, nous pensons que pour l’intérêt du pays tout le monde devrait lire ce livre et apporter, en fonction de sa spécialité, une contribution constructive pour encourager les récidives positives et décourager celles dangereuses. A ce titre, nous proposons une analyse de contenu de la partie concernant le secteur agricole (page 131 à 161).

La seule et unique fois où nous partageons l’appréciation de Latif concerne les mesures conservatoires (pages 131 et 132) que le tout nouveau gouvernement avait prises face à la crise agricole et alimentaire de 2012 dès la prise de pouvoir. Après, la rupture de fond attendue n’est malheureusement, jamais arrivée. C’est visible sur le diagnostic et les orientations politiques ainsi que les objectifs, mesures et stratégies. Les termes « orientations autres » et « changement radicale » de la page 132 apparaissent comme du vocabulaire que comme une réalité de terrain. Vous êtes dans l’approche sectorielle productiviste (distribution d’intrants et de matériels agricoles, aménagements, etc.) définie depuis Senghor et amplifiée par Wade dont les résultats sont connus : mauvaises récoltes en année de mauvaises pluies et bonne récoltes en année de bonnes pluies.

Votre diagnostic sous forme de listing de contraintes (en 7 points et plus, pages 133 et 134) est une parfaite illustration que vous poursuivez les mêmes approches que vous prédécesseurs. Pire, votre orientation est illusoire car elle n’est que phraséologie. Lisez attentivement : « la priorité devrait être axée sur la promotion de l’agriculture commerciale et la modernisation de l’agriculture familiale en mettant l’accent sur le développement des filières intégrées compétitives à hautes valeur ajoutée » pages 134 et 135. Cette façon d’opposer « agriculture commerciale » et « agriculture familiale » est un mélange de genre. Au-delà, on s’attendait à ce qu’on nous dise les stratégies de modernisation au lieu de finir sur le centrage sur les « filières intégrées compétitives » (sic).

Vous enchaînez sur une double appréciation (« l’art de formuler » et « la rigueur scientifique») de la citation suivante du ministre Pape Abdoulaye Seck « Pour moderniser notre agriculture nous devons parvenir à mettre en place des fermes intégrées, à intensifier l’aménagement des bassins et à renforcer leurs capacités productives.… sécurité alimentaire. » (pages 135 et 136). Pour « l’art de formuler », nous ne savons pas ; mais pour « la rigueur scientifique», pouvez-vous nous dire dans quels courants des sciences du développement agricole et rural cette assertion se situe- t- elle ? Nous avons cherché, nous ne trouvons pas. Si vous (ou quelqu’un d’autre) décidez de répondre, n’oubliez surtout pas de nous éclairer sur ce point. Nous constatons plutôt « une rigueur de milliards».

Pour vos orientations, objectifs et stratégies, vous écrivez « nous ne prendrons pas part, à ce débat dans les termes : le gouvernement y arrivera, il n’y a arrivera pas. » pages 137 et plus loin vous nous orientez : « un objectif reste un objectif,…. il peut être atteint à des taux variables : 50, 80 et 90% » pages 137. Soyons sérieux ! C’est ce que vous appelez ne pas prendre part au débat ? Qui trompe qui ? Tu te trompes toi-même ? Comme dirait jean Miché Kankan. Vous n’avez pas appris qu’un objectif doit être SMART (Spécifique, mesurable, atteignable et réalisable dans le temps). Certainement, vous avez oublié le contenu du séminaire gouvernemental sur la gestion axée sur les résultats. Le débat sur ces taux ne se pose que si on opte une politique de sécurité alimentaire ; il ne peut se poser si on choisit une politique d’autosuffisance. Vous n’êtes pas obligés de choisir l’autosuffisance.

Quand on fixe des objectifs et on demande des milliards, c’est pour les atteindre. On doit pouvoir le défendre, au moins, intellectuellement. Sauf que rien d’étonnant, on cherche déjà des justifications pour ne pas dire des faux fuyants pour 2017. Nous avons déjà entendu un DG de société défendre la sous- disponibilité du riz de la campagne de contre-saison 2015 par des allusions de vente vers la Mauritanie alors que tout le monde savait que les objectifs d’emblavures n’étaient pas atteints et que les rendements prévus n’étaient pas atteignables. Ça nous a rappelé la demande qu’avait faite Abdoulaye Wade lors d’une campagne électorale pour savoir si les guinéens n’ont pas vu chez eux nos forages et nos moulins dont Mr forage et Mme Moulin se glorifiaient. En 2017, les justifications seront nombreuses, nous en sommes convaincus.

Pour vos réalisations que vous qualifiez de réussies (sic) au titre de la page 137, vous avez citez : les aménagements hydro-agricoles, l’équipement du monde rural, la reconstitution du capital semencier et l’appui au monde rural. Nous ne voyons aucun critère qui détermine cette qualification. Il faut nous donner ces critères pour qu’on comprenne. Nous avons trouvé un de vos matériels dans une maison en milieu rural. Le chef de famille a tout fait pour que nous voyions cet objet. Notre question : « pourquoi vous laissez ce matériel ici depuis si longtemps ? » Sa réponse : « on m’a remis ce matériel parce que je suis un leader reconnu par le ministre lui-même et les autorités. Ce matériel n’est donné qu’aux personnes importantes ». Cet esprit remet fondamentalement en cause la réussite de la distribution des équipements agricoles. Dans ce sens, l’inscription à coût de milliards sur le budget de l’Etat, l’achat et la distribution d’équipements agricoles à des individus choisis de cette façon ne peuvent assurer la réussite de vos réalisations. D’ailleurs sur ce plan, Wade vous a précédé et vous a fait perdre votre originalité. Tout le monde sait que l’autosuffisance en riz est une mesure politique de Wade dont le PNAR 1 a échoué en 2012. Faites preuve de plus d’imagination et de rupture d’avec lui.

Pour votre démarche de « rupture en 7 points essentiels », nous vous renvoyons aux critiques des universitaires que vous refusez d’évoquer (voir en bas : PS). Vous verrez que le débat est plus profond et porte, non pas sur des taux comme vous voulez nous le faire croire, mais sur la nature du système de développement agricole et rural à construire à la place de celui existant. Quant à la critique du Pr Hicham El Messaoui, vous n’auriez pas dû évoquer le Dr Pape Abdoulaye Seck « il ne s’agit pas de faire le choix de la sécurité alimentaire contre celui de l’autosuffisance. Il est plutôt question d’assurer une combinaison intelligente des deux » page 153. Cette réponse pose problème. Vous avez déjà opté pour l’autosuffisance, non ? Assumez votre choix et prenez vos dispositions pour réussir. Pas de clair-obscur à ce niveau. Il s’agit là d’un débat paradigmatique très déterminant. Le choix de la sécurité à la place de l’autosuffisance induit forcement des politiques macro-économiques (fiscales, budgétaires, douanières, de prix ) et sectorielles (éducation et formation, commerciale,) différentes ainsi qu’une construction d’un autre système agro-alimentaire. Ce débat n’est pas superficiel, Monsieur l’ex- journaliste d’investigation.

L’expression « si tout le monde s’y met d’ici peu, nous allons changer radicalement le visage de notre pays » (page 154) est du même genre clair- obscur dont vous devenez les champions. Un choix sur le développement agricole est sérieux pour que tout le monde s’y mette. Même les appels de grands marabouts pour le retour aux champs ne peuvent constituer un levier de la rupture politique attendue. Vous n’avez pas su faire preuve de rupture épistémologique et paradigmatique profonde, mais prenez la responsabilité de vos réussites et de vos échecs. Si vous aviez tiré les leçons de notre expérience agricole, les politiques agricoles du pays n’auraient jamais dues, en 2014, être définies en termes d’objectifs d’autosuffisance et/ou de sécurité alimentaire ou même d’équipement rural mais plutôt en termes de système de développement agricole et rural.

En conclusion, ce livre nous apprend de l’orientation sectorielle et productiviste avec une budgétisation herculéenne de milliards, en continuité avec celles précédentes. A ce titre, les réalisations décrites, malgré une bonne intention, desservent plutôt le gouvernement qui n’a pu proposer une quelconque rupture plus efficiente en termes d’approches et de système de développement, car l’adage veut que les causes produisent les mêmes effets. Cependant, ce livre veut orienter le débat vers du superficiel (taux de sécurité alimentaire) en ignorant les critiques de fond sur les politiques agricoles. L’a –t – il fait par ignorance ou exprès? De toute façon, nous sommes pour un débat de fond sur notre système de développement agricole et rural. Pour terminer, nous voulons que certains grands se rassurent, nous ne faisons nullement des « jets de pierres, (Sanni Xeer) ». Le fait de nous le dire après chaque contribution, n’a aucun sens. Acceptez qu’il y ait d’autres approches de développement agricole et rural. Notre posture est que votre approche est rétrograde car elle ne prend pas en compte les nouvelles orientations scientifiques de développement agricole et rural. Ce qui ne remet nullement pas en cause vos personnes, ni d’ailleurs vos diplômes et vos honneurs.

Amadou NDIAYE
UFR S2ATA –UGB Saint-Louis

PS : Le débat universitaire ne concerne pas les taux, il est plutôt paradigmatique. Nous demandons à l’ex journaliste d’investigation de taper sur internet : « Autosuffisance en riz et développement agricole au Sénégal : Ne Refermez pas le débat » ou bien « vous parlez de quelle Rupture Mr le Président » ou bien « Mesures semi protectionnistes sur le riz pour quelle opportunité ? ».
avec leral.net

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