Guéguerre de positionnement au sein de l’APR : « Un danger potentiel pour le parti au pouvoir »

La guerre de positionnement au sein de l'APR
Momar Diongue et Jean Charles Biagui

La guéguerre de positionnement entre responsables qui mine l’Alliance pour la République (Apr)

constitue aujourd’hui l’une des principales menaces à la réélection du président de la République, Macky Sall,. En tout cas, c’est l’avis du journaliste et analyste politique, Momar Diongue, et du Dr en sciences politiques, Jean Charles Biagui, Enseignant chercheur à Université Cheikh Anta Diop. Interpellés sur la situation actuelle du parti présidentiel, nos deux interlocuteurs nous livrent leurs éclairages.

MOMAR DIONGUE, JOURNALISTE ET ANALYSTE POLITIQUE : «C’est l’après-Macky qui est en train de miner l’Apr»

J’ai toujours pensé que l’Apr continue à trainer une tare congénitale : c’est l’absence de structuration. Le président Macky Sall, ayant été apporté au pouvoir par une large coalition en 2012, (ce fut d’abord Macky 2012 puis Bby), a toujours cru qu’il pouvait se reposer essentiellement sur sa coalition et, quelque part, il n’a pas jugé utile de structurer et d’organiser son parti. Il a toujours pensé que tant que Bennoo Bokk Yaakaar (Bby) allait exister, il peut dormir tranquillement même si, cela ne l’a pas empêché de massifier son parti en prenant des transhumants. Mais, il s’était plus reposé jusque-là sur Bby et cela s’est fait au détriment de l’Apr qui sert à gagner en massification parce que c’est un parti présidentiel et il y a beaucoup de gens qui le rejoignent. Mais, cette massification s’est faite en défaveur de ce parti présidentiel parce que plus, il enregistre l’adhésion de nouveaux membres, plus il traine des limites de sa non structuration. Cette situation peut être très dangereuse pour le président de la République parce qu’au moment où tous devaient s’unir derrière sa candidature, certains des responsables de son parti se projettent déjà dans l’après Macky Sall. Derrière donc la présidentielle qui se profile, il y a une bataille qui se projette déjà sur l’après Macky Sall.

Et c’est tout ce qui explique ces sorties que vous voyez notamment, celle d’Aly Ngouille Ndiaye, Alioune Badara Cissé, des guéguerres entre responsables aperistes à Podor et niveau des autres localités du pays. Tout cela montre qu’il y a un double combat qui se joue pour certains à l’Apr. Ils travaillent à réélire Macky Sall en jouant un rôle très prépondérant pour être très visible dans cette réélection afin de pouvoir se projeter pour 2024. Aujourd’hui, il y a même des noms qui sont souvent cités, notamment Alioune Badara Cissé, Aly Ngouille Ndiaye, Amadou Ba, Abdoulaye Daouda Diallo qui auraient des intentions pour succéder à Macky Sall. On a vu la guerre qui fait rage à Podor avec Cheikh Oumar Hanne, directeur du Coud et Abdoulaye Daouda Diallo et ce phénomène, on le voit dans presque toutes les localités du pays aujourd’hui. C’est l’après Macky qui est en train de miner l’Apr.

Mais, il faut préciser que cela n’est pas sans risque pour Macky qui veut un second mandat présidentiel parce qu’en réalité, l’image que cette situation projette de l’Apr au sein de l’opinion n’est pas très bonne. Et, certains responsables de ce parti l’ont bien compris à l’image de Yakham Mbaye qui s’en est déjà indigné en disant à ses frères de partis qu’ils sont en train de s’endormir sur leur lauriers et qu’ils avaient intérêt à cesser de se crêper le chignon. En réalité, le tour que cette situation peut leur jouer, c’est que les Sénégalais peuvent les sanctionner moralement car, il ne suffit pas tout simplement de présenter un bilan matériel ou de croire qu’avec l’argent du pouvoir, on peut gagner des élections. Les Sénégalais sont très prompts à sanctionner quelqu’un pour son bilan moral. Le président Wade n’a pas été sanctionné pour son bilan matériel parce que tous les Sénégalais étaient convaincus qu’il avait changé le visage du pays. Macky Sall a voulu que seul son leadership soit incarné aussi bien au niveau de Bby que de l’Apr. Il n’a pas voulu promouvoir d’autres leaderships et cela peut lui jouer des tours parce que finalement, il risque d’avoir une armée mexicaine où on ne sait qui fait quoi ou qui est qui. Aujourd’hui, personne ne peut vous dire entre les premiers militants de l’Apr et le dernier venu qui a plus de prépondérance au niveau du parti. Il n’y a même pas de légitimité historique au sein de cette formation comme ça se voit dans certains partis politiques».

DR JEAN CHARLES BIAGUI, ENSEIGNANT CHERCHEUR EN SCIENCES POLITIQUES A L’UCAD : «Les désaccords au niveau des partis peuvent se faire ressentir au niveau de l’électorat»

La situation que traverse actuellement l’Apr concerne tous les partis politiques qui ont dirigé le Sénégal. Du régime socialiste en passant par celui des libéraux avec Abdoulaye Wade, nous avons noté la même configuration qui est due non seulement à la structuration des partis politiques mais aussi à la personnalisation du pouvoir. Fondamentalement, tout tourne autour du président de la République : c’est lui qui nomme aux postes civils et militaires, impulse la politique gouvernementale, change pratiquement le destin des hommes dans notre République et cela, les acteurs politiques en ont conscient. Les élections s’approchant, c’est l’occasion pour les uns et les autres de se positionner, d’être sur le terrain pour se montrer et éventuellement bénéficier d’éventuelles retombées en cas d’éventuelle victoire.

Donc, c’est la structuration horizontale des partis politiques qui tournent en général autour d’une personne qui est l’un des facteurs explicatifs de cette situation. Tout simplement parce qu’il y a une forte personnalisation du pouvoir à ce niveau et cela se traduit également au niveau de l’Etat. Nous sommes dans un système politique fortement personnalisé où tout tourne autour de la personne du chef. Maintenant, cette situation constitue-t-elle une aubaine ou un risque pour le second mandat que cherche à obtenir le président de la République ? Une chose est sûre, les désaccords au niveau des partis politiques peuvent se faire ressentir au niveau de l’électorat. Parce que si, au niveau des localités minées par ces querelles intra-Apr, les gens ne tirent pas vers la même direction devant une opposition beaucoup plus organisée, c’est sûr que cela va se faire sentir le jour des élections. Donc, c’est un danger potentiel pour le parti au pouvoir.

D’ailleurs la même situation que nous avions observée du temps de la présidence de Me Abdoulaye Wade et c’est sûr que cela n’avantage pas le parti au pouvoir. Ces dissensions et ces querelles qui sont des guerres de positionnement dans le cadre d’une précampagne perpétuelle, si je peux m’exprimer ainsi, parce qu’au Sénégal, c’est ainsi qu’on fait de la politique malheureusement. Et tout cela pose le débat du président de la République chef de parti politique parce que nous constatons que tous les présidents de la République qui se sont succédé à la tête du pouvoir exécutif en particulier, Macky Sall, perdent beaucoup de temps dans des querelles partisanes. Et, cela pose un problème dans le cadre d’un Etat de droit, d’un Etat démocratique au 21e siècle. Cette situation est une des tares de notre démocratie. Le président doit répondre à la demande sociale fondamentalement, il doit se préoccuper des questions que se posent les Sénégalais au niveau de la santé, l’éducation. A tous les niveaux, il y a de profonds malaises qui ne sont pas résolus et cela fait une mauvaise figure lorsque pendant ce temps, on s’attache à régler des querelles partisanes.

Toutefois, pour espérer un deuxième mandat, le président Sall doit d’abord répondre à la demande sociale. Maintenant, la question est de savoir s’il aura du temps pour le faire parce qu’apparemment, son action n’a pas été ressentie par les Sénégalais. Et je ne sais pas comment ces Sénégalais vont juger son bilan. Ce qui est sûr cependant, c’est que la question fondamentale qui se pose aujourd’hui, c’est au niveau de la demande sociale, des préoccupations des Sénégalais, des politiques publiques qui doivent être orientées en faveur des Sénégalais car c’est pour cela qu’il a été élu et non pour structurer un parti politique.
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