Scandale Pétrotim : Taddhé Aldjouma Seck spécialiste en géopolitique pétrolière explique comment en est-on arrivé là

Pour le spécialiste en géopolitique pétrolière Taddhé Aldjouma Seck, on en est arrivé là

parce qu’il y a d’abord un laxisme des populations.
Depuis quelques jours, le Sénégal pue par tous les pores du pétrole et du gaz. Ce à la suite de la diffusion d’un documentaire de la Bbc. Un documentaire qui accuse Aliou Sall, frère du président de la République, d’avoir reçu un pot-de-vin de la part de Frank Timis. Mieux encore, d’avoir touché à son profit des taxes normalement destinées au Trésor public. Face à ces accusations gravissimes, Le Témoin a cherché savoir comment on en est arrivé à une telle situation…

Tard dans la soirée du lundi 3 juin dernier, nos confrères de la Bbc, le service public d’information britannique, ont sorti une vidéo à charge contre Aliou Sall, jeune frère du président de la République. Dans ce documentaire, Aliou Sall est accusé d’avoir reçu un pot-de-vin avoisinant les 6000 milliards de francs CFA. La Bbc venait ainsi de lâcher une bombe et de tremper la famille présidentielle dans une marée noire comme celle du Golfe du Mexique. Face à ces accusations gravissimes, et sans attendre, Aliou Sall organise une conférence de presse pour se laver à grande eau. Une sortie qui n’a malheureusement pas su mettre fin à la polémique. Au contraire, elle a mis de l’huile sur le feu ! Mieux, pendant que les réseaux sociaux s’enflammaient et que le patron de la Caisse des dépôts et consignations (Cdc) s’y faisait lyncher, le président de la République profitait de la prière de Korité pour lui venir en aide. Comme si cela ne suffisait pas, dans l’après-midi du même jour, le porte-parole du gouvernement organisait un point de presse — en réalité, la dame s’est contentée de lire une déclaration à l’intention de l’opinion — pour elle aussi de tenter de « blanchir » le frère du Chef. Sans grand succès apparemment. Pourquoi cette affaire et comment en est-on arrivé là ?

Pour le spécialiste en géopolitique pétrolière Taddhé Aldjouma Seck, on en est arrivé là parce qu’il y a d’abord un laxisme des populations. En effet, soutient-il, d’autres acteurs avaient déjà dénoncé les faits évoqués par la Bbc mais, malheureusement, les Sénégalais ne les avaient pas crus. Selon notre interlocuteur, le peuple sénégalais serait actuellement très frileux sur les questions de ressources naturelles. L’autre élément qui explique le retentissement de ce reportage serait à rechercher, selon M. Seck, dans les limites de Code pétrolier. « Malheureusement, la dernière réforme du Code pétrolier n’a pas permis de remédier aux limites qu’on avait traditionnellement constatées. Le Code pétrolier de 1998 tout comme celui de 2019 sont hyper-présidentialisés. A leur lecture, on constate que toute la chaine pétrolière est concentrée entre les mains de l’Exécutif. De la négociation au contrôle des opérations pétrolières en passant par l’attribution des blocs, toute cette chaine est contrôlée par l’Exécutif. Il n’y a pas de contre-pouvoir dans le système pétrolier national. Ce qui fait que la porte est ouverte à toutes sortes de dérives.

L’Assemblée nationale n’intervient qu’au moment du vote de la loi alors que cette loi peut durer 20 ans, 40 ans ou même plus. Le système aurait été plus équilibré si, par exemple, l’attribution des blocs était confiée à un autre pouvoir comme le Parlement ou à une Institution indépendante de l’Exécutif. On pouvait par exemple décréter dans le Code que c’est le Parlement qui attribue les blocs à travers un système d’appel à candidatures international. Peut-être que là, on aurait eu un contre-pouvoir dans le système. Malheureusement, dans le système actuel, c’est l’Exécutif qui fait tout, qui contrôle tout, donne tout. Ce qui peut être une porte ouverte aux dérives », explique en insistant M. Taddhé Aldjouma Seck.

A l’en croire, une autre faiblesse du Code pétrolier de 1998 est qu’il n’avait pas mis l’accent sur la question des personnes politiquement exposées, les PPE. Disant comprendre que le Code de 1998 était mu par la volonté d’attirer coûte que coûte des investisseurs étrangers, le spécialiste en géopolitique pétrolière n’en estime pas moins que « certaines précautions auraient dû être prises ». Ce son ces faiblesses qui expliquent que des gens comme Frank Timis aient pu obtenir des blocs pétroliers dans notre pays. M. Taddhé Aldjouma Seck pointe aussi ce qu’il appelle les « dispositions très évasives de notre Code ». Et de s’expliquer : « Le Code pétrolier dit que ‘’pour être titulaire de permis, il faut disposer de moyens techniques et financiers’’. Mais, comment définir le fait de disposer des moyens techniques et financiers ? Est-ce qu’on le définit par rapport au nombre d’années d’expérience ? Est-ce qu’on le définit par rapport au montant du capital? Vous voyez, ce sont là des dispositions qui, quand on les entend, peuvent vous séduire mais qui, dans le fond, ne veulent rien dire parce qu’il n’y a pas de contenu. Selon moi, ce sont ces trois éléments (Ndlr, l’absence de contre-pouvoirs dans le système, les PPP, le caractère évasif de certaines dispositions) combinés qui font qu’on en est arrivé à la situation actuelle ».

Revenant plus particulièrement sur les accusations portées contre M. Aliou Sall, notre interlocuteur estime que l’enjeu, actuellement, est de voir comment tirer les choses au clair. Il conseille de dépassionner le débat et de réfléchir sur les véritables questions. Et parmi celles-là, une centrale : « est-ce que notre système pétrolier garantit des règles de transparence ? Au-delà de l’Itie (Ndlr, Initiative pour la transparence dans les industries extractives), comment faire pour garantir la transparence ? » D’après M. Taddhé Adjouma Seck, il y aurait certains maillons de la chaîne que l’Itie ne couvrirait pas pour le moment « notamment au moment de l’attribution des blocs mais aussi dans le domaine du raffinage ». L’enseignant-chercheur en géopolitique pétrolière se demande aussi comment faire en sorte que la transparence soit ponctuelle « c’està-dire qu’on reçoive des informations journalières ou mensuelles sur le taux de la production, la grille de prix de vente, le nombre de barils enlevés entre autres. Je pense que c’est l’occasion de poser le débat sur la table et de discuter de tout cela » estime-t-il.

Une légèreté de l’Etat

Dans le système pétrolier, il y a beaucoup de spéculations si l’on en croit notre interlocuteur. Des spéculations d’ordre financier, notamment. « Et quand vous êtes détenteur de puits, puisque les compagnies savent que les titres que vous détenez sont prometteurs, elles peuvent vous les acheter même s’il n’y a pas encore d’exploitation. Dans le cas de Frank Timis, ce sont les cessions de parts d’intérêts qui posent problème. Premièrement, qu’est-ce que Timis a fait pour avoir des titres pétroliers ? Deuxièmement, Timis a cédé les titres à coup de milliards. Et l’intérêt suscité par ces titres pétroliers est justifié par le fait que les compagnies pressentaient qu’il y avait du pétrole. De ce point de vue, on n’a pas besoin d’attendre l’exploitation pour parler d’argent. C’est le caractère spéculatif du secteur pétrolier qui fait que les titres pétroliers peuvent se vendre sur le marché international et faire l’objet de transactions portant parfois sur des montants astronomiques. Je pense que s’était maladroit de la part du gouvernement de soutenir qu’on n’a même pas encore exploité et on parle déjà des milliards dans ce secteur. On sait tous que dans le secteur pétrolier, les choses ne se passent pas de cette façon. Et que les titres pétroliers étant des titres fissiles transmissibles, ils peuvent faire l’objet de transactions commerciales. C’est le cas de figure actuellement au Sénégal. Il y a donc une légèreté de la part du gouvernement actuel au moment de l’acquisition des blocs mais aussi au moment de la cession. La cession des titres pétroliers étant une transaction commerciale, est-ce que le droit fiscal est intervenu ? Est-ce qu’il y a eu des impôts payés par rapport à cette transaction commerciale ? Oui, il y a eu des légèretés de la part de l’Etat. Je ne connais pas les motivations, je ne sais pas pour quelle raison. Mais, le rapport de l’Ige qui avait été commandité par le président Macky Sall a révélé quelques limites qui justifieraient le retrait des permis des mains de Frank Timis », soutient M. Seck. Poursuivant, le spécialiste de la géopolitique pétrolière explique que quand vous faites la demande d’obtention des titres, il y a des frais d’inscription à payer, des loyers superficiels à payer, des obligations de travaux à réaliser, bref, il y a tout un ensemble d’obligations qui pèsent sur vous si on se réfère au Code pétrolier. M. Seck se demande si Timis Corporation a rempli toutes ces conditions. « Je n’en suis pas très sûr. Parce que Frank Timis, dans une affaire qui concerne un autre bloc, a eu un contentieux avec l’Etat du Sénégal qui lui reprochait de ne pas respecter ses obligations dans le cadre de l’attribution d’un titre. Or, l’attribution d’un titre pétrolier, autant il vous confère des droits autant il vous impose des obligations », indique-t-il.

Taddhé Aldjouma Seck, spécialiste en géopolitique pétrolière : « Le Président Macky Sall doit déclassifier le rapport de l’Ige sur cette affaire-là »

Face à toute cette polémique, ce membre de la société civile pense que le président Macky Sall doit, dans la polémique post-documentaire Bbc en cours, poser un acte fort en déclassifiant le rapport de l’Ige (Inspection générale d’Etat). « Je ne sais pas s’il défend son frère ou pas mais, quoiqu’il en soit et vu la tournure internationale de cette affaire, tôt ou tard M. Aliou Sall sera poursuivi par les juridictions internationales. Et c’est maintenant le moment ou jamais de déclassifier le rapport de l’Ige sur l’affaire- Frank Timis. On n’a même plus besoin de communiquer ou de s’agiter sur quoi que ce soit. C’était une légèreté pour Aliou Sall d’avoir accepté de collaborer avec Frank Timis. Toute implication de Aliou Sall dans une affaire quelconque va être interprétée comme un conflit d’intérêts. Il est là pour faciliter les rapports entre le président de la République et un homme d’affaires étranger. Je pense qu’il aurait été plus sage pour le frère du président de la République de continuer ses affaires ailleurs que dans le secteur pétrolier », est d’avis M. Seck. Qui rappelle toutefois que cette affaire est à cheval entre deux régimes. C’est le président Abdoulaye Wade qui avait signé le contrat avec Timis Corporation et le président Macky Sall a signé les décrets approuvant la mise en œuvre de ces contrats. « Les responsabilités sont partagées. Les citoyens sénégalais, aussi, sont responsables parce qu’ils ne jouent pas pleinement leur rôle de sentinelles. Les ressources minières leur appartiennent mais c’est comme s’ils ont cédé leur propriété aux mains des hommes politiques », conclut notre interlocuteur…
Le Témoin et seneplus.com
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