Le Secrétaire d’Etat américain Antony Blinken en Afrique pour une coopération plus étroite entre Washington et le continent

Lors de son voyage au Kenya, au Nigeria et au Sénégal, le secrétaire d’Etat américain a promu l’idée

d’une coopération plus étroite entre Washington et le continent.

Evidemment, toutes les relations semblent plus simples quand elles ne sont pas soumises aux insultes et aux vexations, quand plutôt que de vous considérer comme des « pays de merde », votre vis-à-vis, première puissance mondiale en l’occurrence, vous qualifie de « partenaire stratégique ». Pour son premier déplacement sur le continent africain, achevé samedi 20 novembre, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, s’est montré délibérément humble dans le ton et modeste sur les capacités de son pays, après les outrances de Donald Trump et le mépris manifeste qu’il affichait.

« Trop souvent, les pays africains ont été traités comme des partenaires inférieurs, ou pis, plutôt que de même rang », a déclaré, vendredi à Abuja, la capitale nigériane, le chef de la diplomatie américaine, après avoir fait le constat d’un « autoritarisme en augmentation partout dans le monde » et reconnu que « [s]on propre pays est en lutte contre des menaces sur [les] démocraties. Et les solutions à ces menaces viendront autant d’Afrique que d’ailleurs ».
Impuissance face aux reculs démocratiques
Cela ne fait pas une politique, mais l’intention affichée au cours de ce voyage, qui l’a mené depuis mardi au Kenya, au Nigeria puis au Sénégal, est de raviver l’idée de coopération entre Washington et le continent africain, avec « la volonté profonde de convaincre les Africains de réfléchir à leurs problèmes, qu’ils identifient les solutions et mettent en place les ressources, car les Etats-Unis ne pourront pas le faire », prévient Mamadou Diouf, professeur d’histoire et d’études africaines à l’université Columbia.
Prévue en août, cette tournée avait finalement été reportée, en raison de la prise de Kaboul par les talibans. L’Afrique reste loin des urgences de la Maison Blanche. Depuis son arrivée au pouvoir, Joe Biden n’a pas encore défini les orientations de sa politique à destination du continent, mais son Conseil national de sécurité devrait le faire dans les prochains mois.

Dans l’attente, la diplomatie américaine semble ballottée d’une urgence à l’autre, impuissante face aux reculs démocratiques, caractérisés en Afrique par la succession de coups d’Etat – quatre en un an, « le nombre le plus élevé en quatre décennies » – et « des dirigeants ignorant les limites de mandats, truquant et reportant des élections, exploitant des tensions sociales pour conquérir le pouvoir ou s’y maintenir, arrêtant des figures de l’opposition… », comme l’a déploré M. Blinken.
Miser sur les alliés influents régionalement
Dans un contexte de rivalité exacerbée avec la Chine, que le secrétaire d’Etat s’est efforcé de minimiser par des formules toutes faites (« Nous ne voulons pas vous faire choisir. Nous voulons vous donner des choix »), la sélection des trois étapes – Kenya, Nigeria et Sénégal – de ce voyage peut être lue comme un révélateur des intentions de Washington en Afrique : miser sur les organisations régionales et continentales ainsi que sur des alliés vus comme des pôles d’influence, alors que les limites du poids diplomatique américain ont été récemment et brutalement exposées dans deux pays où ils se sont largement investis.

Au Soudan, en octobre, le général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane n’a attendu que quelques heures après le départ de l’envoyé spécial américain pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey Feltman, qui pensait avoir mené à bien sa médiation, pour renverser le gouvernement civil. Comme pour enfoncer le clou, c’est alors que M. Blinken se trouvait au Kenya, à Nairobi, pour évoquer notamment le cas du Soudan, que la répression à Khartoum a été la plus mortelle, avec une quinzaine de manifestants tués mercredi.

« Les Etats-Unis se sont tiré une balle dans le pied en poussant le gouvernement soudanais, trop fragile pour cela, à accepter de livrer [l’ex-président] Omar Al -Bachir à la Cour pénale internationale. Inévitablement, les généraux Al-Bourhane et “Hemetti” [Mohammed Hamdan Daglo, ex-vice-président] pouvaient se considérer comme les prochains sur la liste », analyse a posteriori Paul-Simon Handy, de l’Institute for Security Studies, un think-tank basé en Afrique du Sud. Le chercheur se montre tout aussi critique de l’approche américaine pour tenter de trouver une issue négociée à la guerre en Ethiopie. « Ils restent un acteur influent de cette crise, mais, là aussi, ils ont manqué de subtilité en affichant leurs sympathies pour les rebelles tigréens », dit-il.
D’où la nécessité de relais, tant par souci d’efficacité que pour ne pas s’impliquer directement. Outre le Soudan et l’Ethiopie, le Kenya est un acteur déterminant pour toute la Corne de l’Afrique. Le Nigeria, s’il a perdu de son intérêt stratégique pour les Etats-Unis depuis que ceux-ci ne dépendent plus énergétiquement du brut tiré du Delta du Niger, demeure le principal pivot économique du continent. Enfin, au Sénégal, modèle démocratique toujours fragile, le chef de l’Etat, Macky Sall, présidera l’Union africaine tout au long de l’année 2022.
« Jouer plus intelligemment »
Le discours prononcé à Abuja par le secrétaire d’Etat n’a donné que quelques lignes générales de ce que devrait être la politique américaine au cours des prochaines années en Afrique. Rien n’a ainsi été dit sur l’avenir de l’AGOA, cette loi sur le développement et les opportunités africaines permettant aux nations du continent d’exporter leurs productions sur le marché américain sans droits de douane, qui expire en 2025.

Une note du Center for Strategic and International Studies, un cercle de réflexion de Washington, publiée en juin et consacrée au Sahel et aux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, pourrait cependant servir de repère. Intitulée « Les mauvais choix », celle-ci juge que « pour promouvoir leurs intérêts stratégiques les Etats-Unis devront jouer plus intelligemment ». Revenu au sein du Conseil national de sécurité, dont il était déjà membre sous l’administration Obama, son auteur, Judd Devermont, estime ainsi que pour combattre l’extrémisme violent, enrayer les reculs démocratiques et endiguer « l’influence maligne » de la Chine et de la Russie, Washington devra « accroître les investissements dans le secteur judiciaire, renforcer la lutte anticorruption, notamment dans les secteurs miniers et de l’énergie, et rendre prioritaire la responsabilisation dans le secteur de la sécurité ».

Cela, poursuit l’ancien cadre de la CIA, « impliquera un désinvestissement significatif des programmes traditionnels de contre-terrorisme et des politiques centrées sur la sécurité qui n’ont eu qu’un succès minimal au Sahel au cours des deux dernières décennies, pour réinvestir dans les institutions démocratiques ». Ce pourrait être un thème de discussion du « sommet pour la démocratie » que Joe Biden prévoit d’organiser en décembre et où sont invités plusieurs de ses homologues africains, ou de celui que la Maison Blanche entend tenir plus tard avec les leaders africains, comme l’a annoncé M. Blinken, sorte de réponse à celui qui se tiendra fin novembre à Dakar entre la Chine et les pays du continent.
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