A la lumière du coronavirus, une histoire des épidémies dans la zone de la Sénégambie, selon le Pr Mor Ndao

Les épidémies constituent des épisodes anciens de malheur faisant partie du paysage quotidien des sociétés et des hommes de la Sénégambie, a souligné le professeur Mor Ndao, enseignant-chercheur au département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).

‘’Aussi longtemps qu’on remonte le temps, les épidémies constituent des épisodes anciens de malheur qui font partie du paysage quotidien des sociétés, des hommes et la Sénégambie. Ce que l’on voit actuellement (le Covid-19) n’est pas une nouveauté aussi bien qu’on remonte loin. Il a eu cours même en Egypte pharaonique’’, a dit Pr Ndao, dans un entretien avec l’APS, en rapport avec la propagation de cette pandémie au Sénégal qui comptabilise 31 cas dont deux guéris.

Au Moyen Age, a poursuivi l’historien sénégalais, les Tarikh es Sudan et el-Fettach relatent des épisodes épidémiques, notamment la variole, qui ont marqué le Bilâd Al-Sudân (le pays des Noirs, en Arabe), correspondant actuellement à certaines parties géographiques de l’Ouest-africain.

Le processus s’est accéléré avec les premiers contacts pendant la Traite Négrière qui ont ouvert l’espace sénégambien à la propagation de certaines épidémies comme la fièvre jaune, les pathologies vénériennes qui ont décimé une bonne partie de l’Amérique Latine, souligne-t-il.

Le spécialiste de l’histoire de la santé explique que c’est surtout à partir de 1816 pendant la colonisation que l’on a ‘’des épisodes d’épidémie qui soumettaient à rude épreuve les composantes démographiques du Sénégal’’.

Les récits mettent à évidence la recrudescence des épidémies, relate l’historien, soulignant que les plus importantes sont celles appelées ‘’les maladies du quarantenaire’’, précisément la fièvre jaune, le choléra, la peste et la variole.

Concernant la fièvre jaune, ‘’sa particularité, c’est d’être une maladie tropicale’’ et des épisodes d’épidémies amariles sont notées dès 1816 coïncidant avec la reprise de la colonie sénégalaise par les Français et qui se prolongent jusqu’en 1830, fait-il savoir.

De 1869 jusqu’à 1883, note Pr Ndao, la fièvre jaune a soumis à rude épreuve la colonie du Sénégal avec ‘’des conséquences sociales et économiques extraordinaires’’ dont la fermeture des frontières, l’interdiction des regroupements, la mort d’une population importante.

selon l’historien, l’une des maladies les plus meurtrières a été la peste bubonique qui apparait à Dakar en 1912, induisant des implications sociales, économiques, sécuritaires et les retombées politiques.

Cette période avait coïncidé avec la Première guerre mondiale, a-t-il ajouté, renseignant que la preste s’était installée au Sénégal entre 1912 et 1918. Il a ainsi cité le transfert de la capitale de la colonie du Sénégal à Dakar au début du XIXe siècle, la construction du Palais de la République par le gouverneur Roume.

‘’Le prétexte des autorités [coloniales] de convoquer la peste pour restructurer la ville et de procéder à une ségrégation’’, dit-il, rappelant que cette décision est à l’origine de la création de la Médina qui s’appelait à l’époque Ponty village, du nom de William Ponty, ancien gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF).

Ce gouverneur avait détruit les paillotes des quartiers indigènes qui se trouvaient au Plateau de Dakar, vers la Cathédrale, Sandaga, Niaye Thioker, etc., rappelle l’historien qui indique que les populations ont été transférées vers un espace considéré comme un bas-fond comparé au quartier Plateau qui surplombe cette partie de la capitale sénégalaise.

Un cordon sanitaire de 200 mètres, un espace non aedificandi a été édifié entre le Plateau et le village de la Médina, pour ‘’des questions hygiénistes selon la logique coloniale’’, souligne Mor Ndao, précisant que cet espace concernait Crédit foncier, la rue Fleurys, l’emplacement des Levantins, des Libano-syriens.

Pr Ndao a indiqué que la gestion de cette épidémie par les autorités coloniales a posé des questions d’ordre économique mais surtout politique. A l’en croire, certains historiens pensent que la révolte des populations a occasionné ‘’une conscience politique’’ à l’élection de Blaise Diagne.

‘’Lorsque la vaccination a été rendue obligatoire les populations se sont révoltées contre l’immunisation de masse parce qu’elles disaient que c’est une vengeance des Européens sur les Africains qui ne pouvaient pas digérer la défaite de Carpot face à Blaise Diagne, le premier député noir’’, commente l’historien.

Selon lui, cette situation a abouti à des émeutes au niveau de Ponty village poussant le gouverneur de l’époque à négocier avec le guide spirituel des Tidianes El Hadj Malick Sy, lequel avait donné l’exemple en se vaccinant et débaptisé Ponty village en l’appelant Médina en référence à Médine (Arabie Saoudite).

Concernant l’autre problème posé par la gestion des épidémies par l’autorité coloniale, le spécialiste de l’histoire de la santé au département d’histoire de l’Université de Dakar a évoqué l’aspect sécuritaire.

Pr Ndao a indiqué qu’un espace de confinement avait été mis en place pour empêcher la propagation de l’épidémie. A Yoff, par exemple, les populations ont été confinées dans leur quartier et un cordon sécuritaire de 150 tirailleurs sénégalais avait mis en place, a-t-il rappelé. De même, explique-t-il, la stratégie de l’administration coloniale consistait à leur octroyer une ration alimentaire de 500 grammes de céréales, des haricots, etc.

‘’Mais ces céréales qui étaient de très mauvaise qualité ont occasionné une fragilité biologique qui a ouvert la porte à des maladies nutritionnelles comme le béribéri et le Kwashiorkor’’, relève l’historien.

Donc, note-t-il, ‘’les épidémies constituent un miroir pour les sociétés. C’est comme une scène de théâtre où se déroulent plusieurs acteurs, les sociétés, leurs représentations, les praticiens de la santé’’.

Pr Mor Ndao est le chef du département d’histoire à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, inspecteur général de l’éducation et de la formation, spécialiste de l’histoire de la santé, de l’alimentation et militaire.

Il a publié plus de 4 ouvrages et une cinquantaine d’articles scientifiques dont la moitié est consacrée à l’histoire de la santé et de l’alimentation. Le dernier article publié récemment dans la revue de Cambridge University porte sur la construction des savoirs biomédicaux en Afrique occidentale française (AOF).

Il s’agissait d’analyser dans cette étude comment au XIXe siècle, les savoirs sont pensés et construits in situ dans le contexte africain, le processus d’implantation de la médecine moderne, de la biomédecine avec les premiers laboratoires avec l’implantation des pastoriens (de l’institut Pasteur), la guerre des théories entre le clinicien Béranger-Féraud et les pastoriens comme Constant Mathis à Dakar.

Ce trvail consistait également démontrer comment cette guerre scientifique a abouti à la création du vaccin Dakar à partir des années 1930, vaccin antiamarile qui a mis à genou la fièvre jaune au Sénégal.

ASB/AKS / APS
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